Les chevaliers noirs de Libye : un groupe d’auto-défense s’attaque aux trafiquants d’êtres humains (Middle East Eye)

 

 

En l’absence d’État fonctionnel, un groupe d’auto-défense est passé à l’action contre les réseaux de trafic d’êtres humains

Les Masqués de Zouara tentent de restaurer la loi et l’ordre en Libye (MEE/Karlos Zurutuza)

ZOUARA, Libye – La vue d’hommes masqués à bord de pick-ups noirs serait intrinsèquement inquiétante dans la plupart des endroits du monde ; pourtant, cette image apporte un sentiment de réconfort aux habitants de Zouara, ville la plus au nord de la Libye.

Le groupe, connu sous le nom de « Masqués », nie être une milice et insiste sur l’absence de programme religieux ou politique : il souligne à la place son objectif d’instaurer un certain sens de la loi et de l’ordre dans une partie de la Libye qui a été ravagée par les réseaux de passeurs et les gangs criminels au cours des derniers mois.

Depuis cet été, la ville côtière autrefois paisible de Zouara est devenue un pôle de la criminalité et de la misère.

Alors que Zouara a toujours été un point de départ important pour les migrants en route vers l’Italie, les 60 000 habitants de la ville n’ont été que peu préparés à la vue tragique qui leur a été offerte le 27 août : des plages de sable blanc jonchées de près de 200 corps après qu’un vieux bateau en bois a chaviré à quelques kilomètres au large des côtes, tuant près de la moitié de ses passagers.

Les Zouaris ont creusé une fosse commune et marché de la place de la ville jusqu’au port pour réclamer des mesures.

« Zouara ne peut pas abriter des meurtriers », ont-ils scandé dans leur langue amazighe locale.

Ce n’était pas la première fois que des citadins manifestaient contre les passeurs, mais l’ampleur de la dernière tragédie les a amenés à exiger que celle-ci reste la dernière.

Malgré l’insistance du groupe quant à sa confidentialité, Middle East Eye a pu négocier une entrevue avec Ayman al-Kafaz, le commandant en chef des Masqués.

Kafaz a expliqué à MEE que le groupe a été initialement mis en place en janvier 2013 en tant qu’« escouade d’intervention spéciale » dans le but de lutter contre toute activité criminelle, mais que le mouvement avait connu une expansion rapide au cours des deux dernières années. Aujourd’hui, les Masqués affirment disposer de 130 recrues valides, dont la moitié sont des policiers, déployés par roulements de 24 heures.

Le groupe est enregistré officiellement auprès du ministère de l’Intérieur de Tripoli, et c’est ce qui leur permet de payer les salaires des Masqués, a indiqué Kafaz.

Depuis le renversement en 2011 de l’homme fort de longue date Mouammar Kadhafi, la situation sécuritaire s’est fortement dégradée en Libye. Les milices belligérantes contrôlent désormais de vastes portions du pays et deux parlements rivaux installés à Tripoli et Tobrouk se disputent le pouvoir, tandis que le groupe État islamique émerge au milieu du chaos.

« L’État de droit a disparu en Libye mais est encore en vigueur à Zouara », a soutenu Kafaz.

Le commandant a rappelé que depuis les événements du mois d’août, les Masqués ont arrêté plus de 35 personnes ayant des liens présumés avec le trafic d’êtres humains. MEE n’a pas pu vérifier si ces hommes étaient encore incarcérés, ni inspecter les conditions dans lesquelles ils étaient détenus, mais les habitants affirment que les conditions de vie se sont fortement améliorées depuis la répression.

Si Kafaz a reconnu que la situation est loin d’être parfaite, il a jugé « totalement inutiles » les mesures prises par l’Europe pour lutter contre le trafic de migrants, en essayant notamment d’arrêter les navires de passeurs une fois qu’ils quittent la Libye.

« Si Bruxelles veut vraiment arrêter le flux de personnes, il faut octroyer des pouvoirs aux autorités locales sur la rive sud de la Méditerranée, ainsi qu’à des organisations comme la nôtre. C’est la dernière passerelle [avant l’Europe] et nous sommes en mesure de la contrôler si nous recevons suffisamment de soutien », a ajouté Kafaz.

Comme Sadiq Jiash, conseiller municipal local, les fonctionnaires soutiennent largement l’arrivée des Masqués.

« Il n’y a pas de gouvernement fonctionnel dans le pays et nous avons compris que nous devions faire quelque chose pour faire face à la crise de plus en plus grave dans notre territoire », a-t-il indiqué à MEE.

Jiash est fonctionnaire et président du Comité d’urgence de Zouara, une organisation créée en avril 2014 et gérée par 35 bénévoles locaux, dont entre autres des médecins, des pompiers et des membres du Croissant-Rouge local.

« Dans le cas des migrants, nous recherchons les corps et nous apportons une assistance lors des tentatives de sauvetage en coordination totale avec l’administration locale, la société civile et les Masqués », a affirmé Jiash tout en insistant sur le fait qu’il était « très satisfait » du niveau de collaboration entre toutes les parties.

Plusieurs milliers de personnes se sont noyées cette année en Méditerranée (MEE/Karlos Zurutuza)

Renverser le cours des choses

Le chaos grandissant a permis aux passeurs de prospérer en Libye, et beaucoup à Zouara s’étaient enrichis pendant des années grâce au commerce illicite.

Jusqu’à présent cette année, plus de 140 000 personnes ont pris la mer pour l’Italie depuis la Libye et la Tunisie, dont une proportion importante est passée par Zouara. Près de 3 000 personnes ont perdu la vie en tentant la traversée. Ce jeudi, des bateaux de sauvetage de la marine italienne ont repêché en mer 1 500 migrants en quelques heures au large des côtes libyennes.

« Kadhafi avait la clé pour contrôler le flux de migrants et a fini par se servir d’eux pour mettre la pression sur l’UE. Mais les choses sont devenues incontrôlables après la guerre [en 2011] », a expliqué Jiash.

Après l’éviction de Kadhafi, l’anarchie s’est installée. La ville de Zouara a tenté de contrôler la situation en arrêtant les fauteurs de troubles présumés mais elle n’a pas de prison.

« Nous nous sommes organisés pour arrêter les passeurs et les transférer à Sabratha ou Zaouïa, deux localités voisines, a précisé Jiash. Mais ils sont rapidement revenus aux affaires. La corruption est répandue en Libye, vous savez. »

Cependant, après la catastrophe survenue sur les plages et avec la perspective d’une action militaire de l’UE et d’éventuelles frappes aériennes dans le but de déloger les réseaux de passeurs, les habitants ont décidé qu’ils ne pouvaient plus rester silencieux.

Lorsque les Masqués sont entrés en scène dix jours après que le bateau a chaviré, les habitants étaient désespérés. La première action du groupe aurait été d’arrêter une dizaine de personnes ayant des liens présumés avec des réseaux de passeurs. Au lieu de les envoyer ailleurs, ils ont tout simplement créé une prison de fortune à Zouara.

Face au chaos

La solution est loin d’être idéale, mais il existe peu d’alternatives. Aujourd’hui, la route qui relie Zouara à Tripoli reste la plupart du temps bloquée en raison d’affrontements périodiques qui éclatent entre les milices rivales sur l’axe côtier. Il en est de même pour la route moins fréquentée en direction du sud et du djebel Nefoussa, principal bastion amazigh en Libye.

Dans les bureaux du Croissant-Rouge de la ville, Ibrahim Atushi, chef du comité d’urgence local de l’ONG, a dénoncé la scission du pays entre deux pôles de pouvoir rivaux, à l’origine selon lui de la pénurie de médicaments et d’autres fournitures de base. Alors qu’un gouvernement opère depuis Tripoli, l’autre siège à un millier de kilomètres à l’est, à Tobrouk.

« Les routes sont bloquées et il nous est donc difficile de subvenir aux besoins de la population locale et aux 3 000 travailleurs étrangers enregistrés parmi nous, [qui proviennent essentiellement d’Afrique subsaharienne] », a indiqué Atushi à MEE.

En plus de fournir une assistance médicale à la population locale, le Croissant-Rouge s’évertue à tenter de lutter contre la crise des migrants et des réfugiés.

« Nous devons répertorier les corps et procéder à des tests ADN. Nous prenons également des photos des vêtements pour trouver des indices sur la localisation des disparus », a expliqué Atushi.

Toutefois, il a également souligné que le nombre de corps a diminué « drastiquement » au cours des derniers mois grâce aux Masqués et au travail de la société civile.

« Nous coopérons avec eux [les Masqués] et ils nous appellent dès qu’ils trouvent des migrants. C’est un groupe d’hommes locaux bien formés, beaucoup ont même des diplômes universitaires », a déclaré Atushi.

Un cul-de-sac

Originaire du Nigeria, Amiri s’est retrouvé coincé à Zuwara après que les itinéraires de contrebande ont été étouffés (MEE/Karlos Zurutuza)

Bien que controversée, la répression contre le réseau de passeurs de Zouara s’est apparemment avérée efficace. En octobre, MEE a pu passer quelque temps à bord du Dignity 1, un des navires de sauvetage des migrants et des réfugiés déployés par Médecins sans frontières en Méditerranée.

L’organisation rapporte que la majorité des efforts de sauvetage au cours des derniers mois ont eu lieu près de Tripoli plutôt qu’au large de Zouara, ce qui indique que moins de migrants prennent la mer depuis cette ville.

Le nombre de bateaux au départ de Zouara a été « nettement inférieur » au cours des derniers mois, a affirmé Juan Matías, coordinateur de projet du Dignity 1.

Les migrants qui ont parlé à MEE ont indiqué que Zouara n’est plus considérée comme un point de départ essentiel pour l’Europe, mais plutôt comme un « cul-de-sac ».

Toutefois, cette évolution ne fait pas que des heureux. Amiri, un jeune homme de 23 ans originaire du Nigeria, a raconté à MEE qu’il avait quitté son village il y a près de deux ans et venait tout juste de rassembler les 500 dollars nécessaires pour prendre place sur une embarcation à destination de l’Europe.

« Je suis venu à Zouara uniquement parce que quelqu’un m’a dit que c’était un endroit beaucoup plus sûr pour rester jusqu’à mon départ », a-t-il dit.

Aujourd’hui, il est coincé. Amiri explique qu’il peut braver les routes périlleuses de la Libye pour se rendre dans une autre partie plus anarchique de la Libye, où les contrebandiers continuent de travailler à l’air libre, où les milices traquent et détiennent arbitrairement des migrants pour obtenir des rançons et où les policiers les battent et les arrêtent. Mais ici, il concède qu’il a au moins plus de chances d’atteindre finalement une vie meilleure en Europe, et pour beaucoup d’autres personnes dans sa situation, c’est un risque qui vaut la peine d’être pris.

 

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.

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