Georges Goma: «Sassou Nguesso protège les intérêts pétroliers de la France» (Mamafrika TV)

Georges Goma: «Sassou Nguesso protège les intérêts pétroliers de la France»
Par Jean-Marc Soboth 
Mamafrika TV

 

Georges Goma, 53 ans, est Docteur en sociologie de l’Université Paris VI René Descartes en Sorbonne. Il a enseigné à l’Université d’Evry Val d’Essonne en France, à la California State University East Bay aux Etats-Unis et à l’Université du Québec à Montréal au Canada. Cet Universitaire et homme de médias congolais résidant à Québec qui poursuit des recherches dans le champ des Politiques publiques et de la crise des Etats providence épilogue ici, au vitriol, sur l’actualité brûlante dans le pays pétrolier du golfe de Guinée le moins connu sur la scène internationale…

Jean-Marc Soboth: Tout se déroule très rapidement au Congo-Brazzaville, voisin de l’autre Congo: l’annonce d’une présidentielle anticipée par le président Denis Sassou Nguesso dès octobre 2015 au milieu d’un tumulte sans précédent… Prétexte avancé? «Renouvellement des institutions»… Puis fixation de la date du 20 mars 2016 pour les opérations de vote. Qu’est-ce qui peut expliquer cet enchaînement subit au Congo, ce scrutin tout aussi cavalier? Pourquoi, à votre avis, M. Sassou Nguesso tient-il à prendre de court les Congolais et les autres ?

Georges Goma: L’actualité subite et le scrutin cavalier auxquels vous faites allusion sont le reflet et la conséquence de la vision politique spécieuse de M. Denis Sassou Nguesso dans la perspective aboutie de sa reconquête du pouvoir par les armes en 1997 en ayant non seulement détruit les fondamentaux de notre démocratie naissante mais aussi une quantité incommensurable de vies humaines. Il l’avait lui-même reconnu en répondant à Vincent Hervouët sur la chaîne de télévision française LCI au lendemain de guerre civile.

  1. Sassou Nguesso est pris dans ses propres pièges et veut s’en débarrasser très vite. Il a ainsi bousculé un calendrier électoral qui était pourtant correct. Le pays ne vivait aucune crise de quelque nature qu’elle eût été. Les institutions de la République fonctionnaient normalement. Donc rien, absolument rien, ne pouvait justifier qu’on déclenchât un tel désordre institutionnel et constitutionnel.

Il pensait prendre les Congolais et la communauté internationale de court. Il pensait pouvoir se mettre à l’abri des conséquences fâcheuses de son incapacité à instrumentaliser les hommes et les institutions pour protéger sa seule petite personne. Dans leur sérail, ils ont des principes lourds qui, dans leur majorité, échappent même au bon sens. Parmi ces principes, il y a celui-ci : le ridicule ne tue pas. Donc, tuons d’abord les hommes et les institutions qui ne nous conviennent pas ou plus et le reste on verra. La précipitation que nous observons aujourd’hui dans ce qui est convenu d’appeler un coup d’état constitutionnel perpétré par le président Sassou Nguesso et ses thuriféraires obéit à cette logique: vite en finir avec le calvaire engendré par sa propre incohérence interne et se réinstaller par la force au pouvoir.

Jean-Marc Soboth: Qu’est-ce qui pousse le président Sassou Nguesso à briguer un énième quinquennat en proposant une «marche vers le développement», lui qui a été au pouvoir à Brazzaville deux fois pour 32 ans cumulés, qui a pris le pouvoir par les armes deux fois, avec à la clé une vraie guerre civile dans le sud, et qui, aujourd’hui, est âgé de 72 ans ?

Georges Goma: Je pense sincèrement que le calendrier intrinsèque de M. Sassou Nguesso est bien plus que la perspective d’un troisième mandat. Ce qu’il vise, en réalité, c’est un pouvoir à vie. Mourir au pouvoir, si toutefois il pense aussi être mortel, c’est, me semble-t-il, la belle affaire pour lui. Et il y a de bonnes raisons à cela.

Si j’essaie de mettre bout-à-bout les points saillants de votre question, j’y relève : le énième mandat indu, la rhétorique du développement, la longévité au pouvoir, les armes dans la prise et la conservation du pouvoir, le spectre de la guerre civile brandi à tout bout de champ en particulier aux Congolais des régions déjà martyres du sud du pays.

Sur ce dernier point, je vous tiens cette anecdote très illustrative, la toute dernière menace qui a été brandie par M. Thierry Moungalla, ministre porte-parole de son gouvernement, alors en campagne à Sibiti, chef-lieu de la région de la Lékoumou, contrée de ses propres origines. Le ministre enjoint ses compatriotes à voter massivement pour le président sortant sans quoi la région pourrait être rayée de la carte du Congo: « Si vous faites le mauvais choix et que Sassou décide d’effacer Sibiti sur la carte, où irez-vous? »

On pourra apprécier à travers ces éléments l’acharnement du président à rester coûte que coûte au pouvoir et l’enfumage de la promesse d’un développement. Subitement, cela devient la préoccupation majeure après 32 ans de pouvoir sans partage par la force des armes, des intimidations, des menaces et des pressions tous azimuts.

La motivation essentielle d’une telle politique nuisible, corruptive et pernicieuse se trouve dans la carrière politique du président Sassou Nguesso. Le commun des mortels a de la misère à bien comprendre pourquoi, malgré les pressions de la communauté internationale, malgré l’activisme des diasporas congolaises en Europe et en Amérique, malgré la conviction que les Congolais dans leur écrasante majorité au nord comme au sud souhaitent son départ du pouvoir, il persiste à vouloir rester au trône jusqu’à opter pour une militarisation excessive de son régime. Je pense qu’une telle attitude ne peut s’expliquer que par la peur qu’il ressent en se rapprochant du crépuscule de la vie.

Il a tellement distribué aux Congolais la mort physique, la mort spirituelle et d’ailleurs la mort sociale que la perspective d’une finitude du pouvoir absolu lui donne des insomnies. M. Sassou Nguesso ne se sent nulle part en sécurité hors du pouvoir partout dans le monde.

Jean-Marc Soboth: Les médias français si prolixes sur le cas du Burundi avec le «dictateur» Pierre Nkurunziza – pour lequel la France a initié un projet de résolution aux Nations Unies proposant une nouvelle intervention militaire de sa «communauté internationale» –, ces médias français, disais-je, ne diffusent presque rien des mouvements de protestations qui ont eu lieu au Congo-Brazzaville. Il y a pourtant eu des morts par dizaines. Quel état des lieux en faites-vous aujourd’hui ? Combien de morts y a-t-il eu et où ?

Georges Goma: Cette observation est très pertinente. Je vais être direct. Dans les zones d’influence de la France, les pays sont traités de différente manière en fonction des enjeux géopolitiques et géostratégiques qui y sont rattachés. Les pays du golfe de Guinée en particulier ont toujours fait l’objet d’une attention très particulière qui relègue au tout dernier plan les principes qui relèvent de l’État de droit.

Nous savons tous que les médias constituent le quatrième pouvoir. Qui détient l’information détient le pouvoir, pourrait-on dire. Mais tout se passe comme si là où les intérêts de la France ne sont pas essentiels, il faut nécessairement veiller sur les principes de la démocratie. Et là, on peut voir s’ériger dans toute sa splendeur la grande France des droits de l’homme et du citoyen.

Le Burundi, à la différence du Congo, ne comporte pas des enjeux de la même nature. Le Congo reste un champ de prédilection pour la France. Tout ce qui s’y passe ne doit pas être su par la presse internationale. Et cette situation ne date pas d’hier. Depuis très longtemps, les informations sur le Congo-Brazzaville font l’objet d’un black-out total surtout quand il y a une situation de crise politique. Il n’y a qu’à faire une radioscopie du traitement de la guerre civile de 1997 jusqu’en 2000 et, avec elle, son corollaire le plus en vue: les tueries à grande échelle qui s’en sont suivies. En dehors du quotidien catholique La Croix qui faisait quelques manchettes sur la guerre, aucun autre organe de presse français n’a couvert de façon objective cette guerre.

Le pays regorge d’énormes potentialités du sous-sol très utiles à l’économie française classique. Et il n’est un secret pour personne aujourd’hui que la France a une influence de coulisses très déterminante dans le jeu politique au Congo-Brazzaville.

Denis Sassou Nguesso est l’unique président parmi les six qui ont dirigé le pays à se positionner comme le défenseur acharné des intérêts stratégiques de la France. Les plus hautes autorités de la finance, de l’économie, de la politique et de la diplomatie l’ont bien souvent martelé. L’éviction d’un président démocratiquement élu au Congo en la personne de Pascal Lissouba est l’illustration la plus achevée du choix porté par la France, qu’importe le martyre qu’il a fait vivre à ses concitoyens à travers une guerre civile pour reconquérir un fauteuil perdu dans les urnes.

 

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