Le New York Times sur la race et l’art (WSWS)

Le New York Times sur la race et l'art
Par Hiram Lee , 19 avril 2016
WSWS

 

 

Une critique parue le 3 avril dans le New York Times Book Review représente une contribution de plus à la vision raciale de l’art et de la culture devenue la marque de commerce du Times. Dans cette critique de Kill’Em and Leave: Searching for James Brown and the American Soul de James McBride, le critique et romancier Rick Moody (The Ice Storm, 1994) adopte une perspective dont les implications sont tout à fait réactionnaires.

Moody déclare d’emblée, «Vous savez quoi? C’est une vérité indéniable que quand des auteurs afro-américains écrivent sur des musiciens afro-américains, des vérités profondes et des variétés de contexte qui sont autrement inaccessibles aux amateurs non noirs de musique du monde émergent, indépendamment de l’importance de l’audience du musicien en question.»

Il continue en célébrant les écrits de Stanley Crouch et Nelson George, deux critiques de musique afro-américains. Moody suggère par exemple que les articles de George pour Village Voice «ont amené une réflexion sur la musique noire – funk, soul et hip-hop – et l’ont élevée à un niveau qui était inaccessible à des écrivains blancs, peu importe à quel point ces auteurs pouvaient apprécier ces chansons. Cette tendance contemporaine dans laquelle des écrivains noirs revendiquent le discours de la musique noire – cette tendance croissante – est un développement indispensable pour quiconque se soucie de la musique contemporaine.»

Ceci revient à insulter les écrivains dont parle Moody. Il attribue les forces dans le travail de ces critiques à leur identité ethnique, et non pas à leurs capacités et aux méthodes intellectuelles qu’ils emploient.

Pour Moody et le milieu dont il reflète le point de vue, il existe un gouffre insurmontable qui sépare les noirs des blancs. Les critiques et le public blancs ont beau apprécier la musique de James Brown et d’autres artistes jusqu’à un certain degré, mais ils ne seront jamais capables de comprendre son contenu essentiel.

Le caractère essentiellement raciste de telles positions est d’autant plus clair quand on considère les arguments qui en découlent. Si les critiques et le public blancs sont coupés de la musique dite noire par leur «blancheur», alors le public noir doit souffrir de limitations similaires associées à ses propres origines ethniques.

Comment les éditeurs du Times répondraient-ils à l’argument de Moody s’il était présenté de cette façon-ci: «C’est une vérité indéniable que quand des auteurs blancs écrivent sur des musiciens blancs, des vérités profondes et des variétés de contexte qui sont autrement inaccessibles aux amateurs non blancs de musique du monde émergent, indépendamment de l’importance de l’audience du musicien en question.» Un suprémaciste blanc serait entièrement d’accord!

Si, par exemple, McBride n’écrivait pas sur James Brown, mais sur d’autres musiciens comme Elvis Presley, perdrait-il son acuité exceptionnelle? Serions nous mieux avisés de lire l’œuvre d’un critique blanc, disons Greil Marcus, à ce sujet? Ensuite, même si le père de McBride était afro-américain, sa mère était une juive polonaise. A-t-il le droit d’écrire sur d’autres sujets que les musiciens noirs? Telles sont les questions répugnantes qui sont inévitablement soulevées lorsqu’on adopte une perspective raciste par rapport à la société et la culture.

Vers la fin de la critique, Moody en vient presque à s’excuser d’avoir une opinion sur Brown ou sur son biographe: «En tant qu’écrivain blanc qui écrit au sujet d’un écrivain noir, qui écrit sur un musicien noir, il y a assez de raisons de se demander si la nuance nécessaire est à ma disposition, moi qui écris cette critique.» Ce misérable commentaire conformiste, que Moody tente de faire passer comme étant «progressiste», donne des frissons.

Les arguments de Moody sont remarquablement similaires à ceux avancés dans les années 1960 par l’auteur nationaliste noir Amiri Baraka. Dans son essai de 1960 «Jazz and the White Critic», Baraka écrivait que les critiques blancs n’avaient pas accès au contenu essentiel du blues à cause de leur identité ethnique et parce qu’ils avaient été corrompus par le bagage esthétique de la musique «blanche» occidentale. Ils étaient «des blancs incultes» imposant leurs «standards d’excellence de blanc inculte». De plus, il disait que les musiciens noirs ne valaient quelque chose que s’ils exprimaient leurs identités en tant que noirs: «Les noirs qui étaient responsables de la meilleure musique étaient toujours conscients de leurs identités en tant qu’Américains noirs et eux-mêmes ne désiraient pas devenir des Américains aux contours flous et sans caractère.

De tels points de vue ont fait énormément de mal à l’art et la culture. Pas une seule œuvre d’art substantielle n’a été créée sur la base d’une telle vision ségrégationniste du monde. De grandes œuvres d’art ne se limitent pas à de si basses restrictions. Elles explorent la vie sociale dans toute sa complexité et transmettent quelque chose d’objectivement vrai; non seulement pour les noirs ou les blancs, mais pour tout le monde.

Suggérer ainsi qu’un artiste voué à la vérité ne peut pas raconter une histoire ou communiquer une situation d’une personne d’origines différentes que les siennes, revient à tourner en dérision l’histoire de l’art. Ouvrir les yeux et regarder autour de soi est l’un des prérequis les plus élémentaires de la création d’œuvres importantes.

Il a souvent été le cas que des artistes dépassent les supposées limites de leurs propres origines pour contribuer énormément à des formes d’art qui n’avaient aucun lien avec leur expérience personnelle sociale, ethnique ou nationale. Dans les années 1950 et 1960, de jeunes musiciens blancs aux États-Unis et en Grande-Bretagne ont redonné vie au blues américain et ont été acceptés par des vétérans afro-américains du genre comme étudiants entièrement légitimes de l’art.

De grandes chanteuses noires américaines telles que Maria Anderson, Leontyne Price, Shirley Verrett et Grace Bumbry et d’autres ont fait des contributions à la musique classique vocale. Leur musique est-elle «noire» ou «blanche»? Elle n’est bien sûr ni l’un ni l’autre. C’est avec soulagement que l’on constate qu’elles n’ont jamais accepté l’argument selon lequel chanter de telles œuvres voulait dire qu’elles avaient succombé à une esthétique blanche occidentale opprimante.

Une proximité au sujet, qui comporterait peut-être un aspect national ou ethnique, peut offrir certaines vérités à un écrivain. On nous dit, «écris ce que tu connais», mais ce cliché n’est vrai que dans un sens très limité. Si l’artiste ou le critique ne va pas plus loin, son ouvrage n’atteindra jamais la plus vaste universalité. C’est particulièrement le cas en musique, où la connaissance de la nature, de ses sons et rythmes, comme le note Trotsky, «est tellement masquée, les résultats de l’inspiration de la nature sont tellement réfractés par les nerfs de l’homme» qu’elle «agit comme une “révélation” indépendante».

Si le jazz était simplement de la «musique noire», alors comment expliquer son vaste appel universel? Sans aucun doute, en raison de ses origines, il témoigne d’une réponse historiquement spécifique à la vie, mais le jazz a fleuri en tant que forme d’art à un tel point qu’il est allé bien au-delà des conditions immédiates de sa naissance, et en effet, a transcendé ces conditions.

D’après la logique de Moody, le compositeur Richard Wagner avait bien raison dans «Le judaïsme et la musique» (1850) où il prétend que parce que «les Juifs ne parlent que les langues européennes modernes comme une langue apprise, et non pas comme une langue maternelle», cela doit nécessairement les empêcher de s’exprimer de façon idiosyncrasique, indépendamment, et conformément à sa nature». Wagner, s’exprimant en des termes que les adhérents de la politique identitaire comprendraient de nos jours, s’est dépêché de prétendre qu’une langue est l’œuvre «d’une communauté historique: celui seul qui a consciemment grandi à l’intérieur des liens de cette communauté, prend part à ses créations». C’est pourquoi les Juifs étaient «incapables d’exprimer artistiquement» leurs sentiments à travers la parole ou la chanson dans une langue européenne.

Évidemment, ce ne sont que des inepties. En fait, la distance créée par le statut d’externe ou de «l’autre» peut attribuer un avantage définitif à un artiste dans certaines circonstances. Le Juif George Gershwin a créé le plus grand opéra écrit sur la vie afro-américaine, Porgy and Bess. Et il y a aussi la question «sans grande importance» des hommes qui écrivent sur des femmes et des femmes qui écrivent sur des hommes! Quelqu’un aurait dû arracher la plume de la main de Flaubert lorsqu’il s’est mis à écrire Madame Bovary (dont l’auteur aurait dit du personnage principal «Madame Bovary, c’est moi.»)

Ces opinions racistes, malgré l’apparence de «gauche» que leur attribuent Baraka et Moody, appartiennent historiquement à l’extrême droite. Les nazis proposaient des théories sociales racistes qui en plus de comporter des arguments insensés sur les différences biologiques entre Aryens et Juifs, déclaraient également que les différentes races possédaient des vies internes entièrement séparées, des capacités de compréhension de création, et de l’appréciation de l’art différentes. Ce n’est pas pour rien que Trotsky parlait du «matérialisme zoologique» des nazis.

La tentative de diviser la société sur la base d’origines ethniques sert des buts précis. Une fine couche de la petite bourgeoise afro-américaine veut un plus grand accès aux conseils d’entreprise, aux chaires de départements et aux positions politiques. Elle est prête à employer des méthodes de l’extrême droite, des chasses aux sorcières et de l’intimidation, pour promouvoir ses intérêts.

En même temps, les apologistes du racisme au Times et ailleurs utilisent un tel poison pour démoraliser et confondre la population, la convaincre qu’il existe un «gouffre racial» insurmontable et affaiblir la seule force capable de faire face au système capitaliste: la classe ouvrière.

En fait, les travailleurs noirs et blancs qui se côtoient sur les chaînes de fabrication, travaillent dans les supermarchés ou les hôpitaux, ont beaucoup plus en commun les uns avec les autres qu’avec les milieux aisés des classes moyennes qui font la promotion de la politique raciale afin de les diviser.

(Article paru en anglais le 4 avril 2016)

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