Verdict du procès de Hambourg : quand la pensée sécuritaire accuse le « réfugié » et le « musulman » (MEE)

Des témoins manipulés par les policiers, des médias survoltés, des politiques qui ont menti… une polémique à même de devenir un des scandales médiatico-juridiques de ces dernières années. Mais elle ne le sera certainement pas, tant la pensée dominante anti-islam est forte

On apprend ces jours-ci l’issue du procès qui a accusé des étrangers et des réfugiés d’avoir harcelé et violé des femmes en masse le soir du Nouvel An 2015-2016 à Hambourg, tout comme dans d’autres villes d’Allemagne, y compris Cologne. Et le verdict fait un effet des plus inattendus : la décision du tribunal de Hambourg affirme que les accusations et les preuves avancées ont été trafiquées par la police.

Il s’agit seulement ici du cas de la ville de Hambourg ; le verdict pour la ville de Cologne sera rendu en avril 2017. Mais un verdict similaire est à prévoir. Le ministre allemand de l’Intérieur a eu du mal à justifier l’ampleur qu’a prise cette affaire, évoquant le stress physique et mental auquel sont soumis les policiers, avant de reconnaître qu’« une telle situation ne devrait pas se produire dans notre État de droit ».

De fil en aiguille, autorités judiciaires, politiques mais aussi médias ont tricoté de toutes pièces l’« affaire de Cologne » pour « renforcer l’appareil policier, étendre la surveillance de la population et durcir les lois visant les étrangers et les réfugiés dans le but de pouvoir expulser aussi rapidement que possible les réfugiés du pays », écrit le journaliste du World Socialist Web Site Dietmar Henning.

En plus du petit nombre des personnes condamnées pour agression (une seule), la décision du tribunal laisse donc entendre que les « événements survenus la nuit de la Saint-Sylvestre » ont été en grande partie une invention des médias. Un verdict effarant au vu de l’encre déversée autour de cette affaire, fustigeant les réfugiés syriens et dénonçant des « valeurs » et une « culture » non compatibles avec celles de l’Europe.

Cologne, « lieu de fantasmes » ou de fabrication médiatique ?

Première plume médiatique à avoir abondé dans ce sens, celle de l’écrivain Kamel Daoud, dont la tribune parue dans Le Monde en janvier dernier, intitulée « Cologne, lieu de fantasmes », pointait notamment « le rapport à la femme » en islam, lequel serait « le nœud gordien, le second dans le monde d’Allah. La femme est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée ; le corps de la femme est vu non comme le lieu même de la liberté essentielle comme valeur en Occident, mais comme une décadence : on veut alors le réduire à la possession, ou au crime à ‘’voiler’’ ».

Mettre en cause collectivement les réfugiés, les Arabes en général et les musulmans en particulier, et incriminer leur culture est éthiquement et sociologiquement inacceptable.

J’ai beau figurer parmi les signataires de la tribune écrite en réponse à l’article de Kamel Daoud sur « les violeurs de Cologne », tribune qui remettait en cause l’essentialisme de ses propos et les conclusions hâtivement racistes qui peuvent en être tirées, mon but n’est pas ici de dire que nous avions raison. En fait, qu’elle qu’eût été l’issue judiciaire de cette enquête, autrement dit qu’il y ait eu condamnations collectives de viols ou non, le message aurait été le même : ne pas culturaliser les manières de faire et d’être, ne pas définir des gens par rapport à leur soi-disant appartenance religieuse et ethnique, ne pas faire de « l’islam » l’origine unique de la rationalité des acteurs.

Nous n’avons jamais exclu que des hommes d’origine arabe aient pu commettre des actes criminels, mais mettre en cause collectivement les réfugiés, les Arabes en général et les musulmans en particulier, et incriminer leur culture est éthiquement et sociologiquement inacceptable. Cette règle est valable pour tous, partout, mais elle doit être intransigeante en ce qui concerne ledit islam tant l’appréhension de cette religion, aujourd’hui, est indubitablement inscrite dans le contexte prégnant de la diffusion libre de la parole raciste et de sa normalisation jusque dans les plus hautes sphères de l’État.

Mais l’issue du « procès de Hambourg » rendue le 1er novembre dernier sera-t-elle diffusée, commentée, intéressera-t-elle comme le fit l’« événement » en lui-même, l’événement tel qu’il a été construit médiatiquement aussitôt après les faits, c’est-à-dire comme une série de viols collectifs commis par des « réfugiés syriens ». Évidemment que non. L’issue du procès ne fait pas vendre, elle n’est pas dans l’air du temps, elle ne distille pas la peur et la haine de l’Autre (l’Autre, c’est-à-dire le musulman).

L’issue du procès ne fait pas vendre, elle n’est pas dans l’air du temps, elle ne distille pas la peur et la haine de l’Autre (l’Autre, c’est-à-dire le musulman).

Presque aucun média ne diffusera le verdict du procès qui s’est soldé par une (oui, une seule) condamnation ; les journalistes, médias, chercheurs, écrivains, intellectuels et commentateurs de toutes sortes qui ont écrit des centaines de tribunes, qui sont intervenus à la télévision et à la radio, ne se repentiront pas d’avoir fondé sur des allégations inexactes leurs argumentaires racistes, d’avoir soufflé sur les braises de la peur de l’islam, renforçant ainsi des logiques profondément xénophobes qui prolifèrent et sapent le faible crédit que l’islam a en Europe et en Occident.

De Cologne à Donald Trump

Je parle d’Occident car cette polémique sur les réfugiés syriens et les viols a largement dépassé les frontières européennes et a atteint les côtes états-uniennes lors de la publication dans le New York Times d’une version anglaise de l’article de Kamel Daoud, où l’écrivain algérien pointe la supposée relation perverse au corps et au sexe inscrite dans l’islam depuis son origine, expliquant ainsi la série de viols collectifs perpétrés à Cologne.

À cette voix du « sud » qui critique l’islam, pas de suspicion possible de racisme. Une pierre de plus apportée à l’édifice du racisme made in America qui suit sa dynamique propre, souvent couplé au mouvement anti-Obama, anti-« Black Lives Matter » et anti-establishement.

À propos de l’islam et des réfugiés, Donald Trump avait appelé à barrer « totalement et complètement » l’entrée des États-Unis aux musulmans, suite à la fusillade de masse perpétrée à San Bernardino, « jusqu’à ce que les élus de notre pays comprennent ce qui se passe ». Le président en campagne avait aussi dit « n’avoir aucun problème à regarder les enfants syriens dans les yeux pour leur dire qu’ils ne peuvent pas venir ici ».

Les généralisations popularisées par ces intellectuels renforcent les préjugés qui mènent au rejet de l’autre, à l’ostracisme et, un dimanche en passant, au vote d’extrême-droite.

Évidemment, Trump, Le Pen et Alternative für Deutschland n’ont pas attendu un Daoud ou un Kepel, qui a soutenu les positions de ce dernier, pour développer une posture d’extrême droite, mais on ne devrait jamais sous-estimer la force de frappe d’une parole énoncée dans les médias, de la diffusion d’une parole facile car homogénéisante et répondant instantanément aux peurs des gens tel un kit anti-peur, surtout lorsqu’elle provient d’un représentant du monde « arabo-musulman », telle un acte d’aveu généralisable. Les généralisations popularisées par ces intellectuels renforcent les préjugés qui mènent au rejet de l’autre, à l’ostracisme et, un dimanche en passant, au vote d’extrême-droite.

Donal Trump, président élu des États-Unis d’Amérique (AFP)

Notre réponse à l’article de Kamel Daoud aurait pu être l’occasion d’ouvrir un débat d’idées, mais il a suscité une levée de boucliers et une pléthore d’injures qui ont montré à quel point il est impossible d’avancer sur ce terrain tant les résistances, les préjugés et les enjeux de pouvoir entre intellectuels et politiques sont forts aujourd’hui en France et dépassent notre pauvre champ académique.

La polémique qui a entouré le « procès de Cologne » est tristement dans l’air du temps, injustement révélatrice de la perception générale de l’islam comme différence irréductible.

Aujourd’hui alors que ce verdict tombe, arrêtons-nous un instant, ne courons pas à la prochaine polémique, retenons quelques minutes ceux qui ont brodé sur l’événement pour propager leurs idéologies culturalistes et racistes qui collent avec l’air du temps, et appuyons là où cela fait mal. Soulignons leurs empressements, les raccourcis, les mensonges aussi qui ont mené à ce monstre désormais diffusé à l’échelle mondiale : l’idée que les musulmans sont intrinsèquement des pervers qui violent nos femmes en Europe. L’idée que nos cultures sont incompatibles ; voilà, séparons-nous là (et sortez de chez nous).

Mais la polémique qui a entouré le « procès de Cologne » est tristement dans l’air du temps, injustement révélatrice de la perception générale de l’islam comme différence irréductible, comme culture authentique et homogène qui évoluerait dans sa bulle, héritée de temps ancestraux et de structures inamovibles. Une religion-culture porteuse de valeurs et de normes héritées du temps de sa création et incompatible avec la société française, pour prendre le pays que je connais le mieux.

Chemin faisant, polémique du « burkini » aidant, on assiste à la construction d’un groupe menaçant, rebelle et, avant tout, uni, homogène, soumis aux mêmes réactions, régi par les mêmes principes, affichant les mêmes modes de vie. Avant la stigmatisation, il y a en effet tout ce processus de fabrication médiatique du groupe et de sa déshistoricisation auquel peut parfois participer une recherche en sciences sociales trop influencée par les agendas politiques et sécuritaires.

Il nous faudra donc dénoncer encore et encore ces raccourcis de la pensée qui traversent tous les champs, de l’académique au médiatique, car ils aboutissent à normaliser la logique raciste qui mène à des monstres : c’est Trump qui en est le bénéficiaire ce mois-ci. Ce sont toutes ces autoroutes de la pensée dont il faut nous prémunir car nous n’arriverons pas plus vite, c’est certain, pas plus que nous n’arriverons ensemble.

 

Stéphanie Pouessel est chercheure en sciences sociales à l’Institut de recherche sur le Maghreb Contemporain (IRMC). Anthropologue, elle est basée à Tunis où elle mène des recherches sur les marges et l’État (minorités culturelles, migration et diaspora). 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : les agressions de Cologne ont ravivé les sentiments anti-immigrés (AFP).

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